Dans le cadre d’un webinaire organisé par Nestlé en collaboration avec l’AFDN à la fin d’année 2025, Pascale Ezan (Université de Rouen Normandie) a présenté le concept de littératie alimentaire. Développé initialement au Canada, ce cadre d’analyse dépasse les seules connaissances nutritionnelles pour intégrer les compétences pratiques, la compréhension des enjeux alimentaires, l’autonomie et le pouvoir d’agir des individus face à leur alimentation.
Un constat préoccupant sur les connaissances et compétences
Un premier constat dressé par Pascale Ezan met en évidence des lacunes importantes dans les modèles de transmission de la socialisation alimentaire au sein de la famille, ainsi qu’une distanciation croissance vis-à-vis du monde du vivant. Actuellement, les enfants disposent de connaissances très limitées sur les phénomènes naturels, l’agriculture ou encore les systèmes agroalimentaires.
Une enquête menée par l’Institut Harris en février 2024 auprès de jeunes français âgés de 15 à 24 ans illustre cette réalité : une proportion significative d’entre eux ne savait pas reconnaître des aliments courants comme la courgette, le concombre, le pamplemousse ou le chou-fleur. Sur le plan des compétences culinaires, seuls trois jeunes sur dix déclaraient cuisiner des produits frais au quotidien. Ce manque de familiarité s’explique par le fait que la préparation de produits frais ne fait pas partie des pratiques alimentaires de tous les foyers, mais aussi par des contraintes de temps et de budget.
Autre constat de Pascale Ezan : l’acte de s’alimenter est perçu par une large majorité de Français comme une pratique à la fois chronophage et complexe, en raison de multiples injonctions nutritionnelles et environnementales auxquelles ils sont confrontés.
La littératie alimentaire : un cadre conceptuel émergent
La littératie alimentaire propose un cadre visant à rendre les individus acteurs de leur alimentation et à favoriser leur « empowerment » en matière de consommation. Elle repose sur la motivation et les compétences nécessaires pour accéder à l’information, la comprendre, l’évaluer et l’utiliser afin de prendre des décisions éclairées. Ce concept se décline dans différents domaines — santé, nutrition, activité physique, médias — et a été formalisée pour ce qui concerne la littératie alimentaire, dans un article de Kolasa et al. en 2001. Si ce concept n’est pas complètement nouveau, il demeure encore peu appliqué.
Il n’existe pas de consensus strict sur sa définition, mais la littérature converge vers une approche intégrant l’ensemble des compétences et pratiques alimentaires acquises et mobilisées tout au long de la vie, afin de permettre aux individus d’évoluer de manière autonome dans leur environnement alimentaire. La littératie alimentaire s’inscrit donc dès la petite enfance et se poursuit jusqu’au grand âge, en tenant compte des déterminants sociaux, culturels, économiques et physiques de l’alimentation.
Elle recouvre un large éventail de savoirs et de savoir faire allant des techniques culinaires à la compréhension de l’information nutritionnelle, en passant par la planification des repas, l’anticipation des courses et la gestion des contraintes quotidiennes et budgétaires.
Des enjeux sanitaires et des déterminants sociaux à prendre en compte
De nombreux travaux scientifiques mettent en évidence des corrélations entre un faible niveau de littératie alimentaire et la qualité nutritionnelle des repas, la prévalence des maladies chroniques ou encore le temps consacré à la préparation des repas. Ces liens s’expliquent par des facteurs endogènes, tels que l’âge, le genre ou le niveau de revenu, mais également par des facteurs exogènes, notamment le milieu de vie et l’environnement culturel.
Ainsi, les enfants présentent globalement un niveau de connaissances alimentaires plus faible que les adultes. Les femmes disposent en moyenne d’une littératie alimentaire plus élevée que les hommes, tandis que les personnes à faibles revenus sont plus exposées à un déficit de compétences alimentaires que celles issues de milieux favorisés.
Au Canada, ce concept a suscité un fort intérêt, en particulier durant la période de la pandémie de COVID-19. De nombreuses initiatives ont vu le jour, notamment dans les centres de vie dédiés aux adolescents et aussi chez des jeunes adultes. En France, en revanche, la littératie alimentaire demeure encore peu connue et peu mobilisée dans les politiques de prévention.
Un troisième constat noté par Pascale Ezan est qu’il existe énormément d’actions d’éducation et de prévention pour renforcer les compétences et les connaissances alimentaires des individus, mais qu’elles peinent à s’inscrire dans une approche structurée, progressive et évaluée sur le long terme.
Deux modèles structurants pour agir
Plusieurs modèles issus de la recherche proposent une approche structurée de la littératie alimentaire.
Le modèle de Slater (2018) distingue trois niveaux de compétences : les compétences fonctionnelles, qui regroupent les connaissances nutritionnelles de base et les savoir-faire culinaires ; les compétences relationnelles, liées à la relation positive aux aliments, à la cuisine pour soi et à la commensalité ; et enfin les compétences systémiques, qui permettent de comprendre les enjeux globaux du système alimentaire, l’influence du marketing ou encore le rôle des réseaux sociaux sur les comportements alimentaires.
Le modèle de Vidgen et Gallegos (2014) repose quant à lui sur quatre piliers complémentaires, définissant des objectifs opérationnels et mesurables. Le premier pilier, « planifier et gérer », consiste à organiser ses repas en tenant compte des contraintes matérielles, financières et temporelles, en restant ancré dans le quotidien. Le deuxième, « préparer », renvoie à la capacité de cuisiner des recettes simples en maîtrisant les gestes et techniques culinaires de base. Le troisième, « sélectionner », concerne le choix des aliments lors des courses, en intégrant la lecture des étiquettes et la composition des produits. Enfin, le pilier « consommer » intègre les dimensions sociales et conviviales du repas, en favorisant le partage et la valorisation des préparations réalisées.
Un élément central de la littératie alimentaire est aussi le sentiment d’auto-efficacité, défini comme la croyance en sa capacité à mettre en œuvre les actions nécessaires pour adopter une alimentation équilibrée. Pascale Ezan précise que son renforcement passe par un accompagnement adapté, fondé sur l’encouragement, l’expérimentation et la valorisation des réussites.
Le Canada dispose aujourd’hui d’un recul important sur ce concept, qu’il considère comme un levier majeur de changement comportemental. Les chercheurs Canadiens ont élaboré des outils de mesure permettant d’évaluer le niveau de littératie alimentaire, d’identifier les besoins spécifiques et de proposer un accompagnement individualisé, tout en mesurant les impacts à court, moyen et long terme. Les populations ciblées sont variées — enfants, adolescents, jeunes adultes et seniors — et les actions mises en œuvre incluent, par exemple, des ateliers de lecture d’étiquettes, de compréhension des recettes, de planification des courses et des repas, ainsi que des ateliers culinaires. L’atout de la démarche canadienne est, selon Pascale Ezan d’être très progressive, structurée et de s’attacher à mesurer l’impact à court terme, à moyen terme et à long terme des interventions.Les réseaux sociaux participent à la littératie alimentaire
Les réseaux sociaux participent à la littératie alimentaire
Au sujet des réseaux sociaux, Pascale Ezan précise qu’ils peuvent jouer un rôle positif dans l’acquisition de connaissances ou de compétences alimentaires. Dans le cadre du projet de recherche Alimnum, Pascale Ezan constate que ces réseaux sociaux rendent l’information plus accessible que les données scientifiques. Leur mise en scène ludique, non culpabilisante et visuelle favorise l’appropriation des messages, tandis que les formats courts, rythmés et la répétition de contenus similaires (par le jeu des algorithmes) captent l’attention et facilitent l’intégration des informations. Des travaux auprès d’étudiants montrent que la mise en scène visuelle des recettes et des gestes techniques (incarnés par des influenceurs) favorise la confiance en soi et l’envie d’expérimenter la recette. D’autres auprès d’enfants en collège montrent que l’exposition à des recettes incarnées vues sur TikTok ou Instagram peut stimuler les échanges familiaux, convaincre les parents de tester la recette vue par l’enfant.
Évolution des modes de vie, baisse du temps en cuisine : quelles solutions pour accompagner vos patients ? Webinaire Nestlé/AFDN du 17 décembre 2025. https://www.youtube. com/watch?v=ttpVydS2Xko
C. Costa
C. Costa © Société Française de Nutrition. Publié par Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
Date de publication : 22/04/2026
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