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De quoi s’agit-il ? Comment et pourquoi le diagnostiquer ? Les réponses de Véronique Abadie.  

Si ce trouble parait nouveau, c’est qu’il n’était, jusqu’alors pas identifié sous cet acronyme anglais ARFID pour Avoidant Restrictive Food Intake Disorder. Cette pathologie que l’on peut traduire par troubles alimentaires évitants, sélectifs et restrictifs a été décrite pour la première fois il y a 10 ans. Véronique Abadie explique, à l’occasion de la Journée Annuelle Benjamin Delessert de quoi il s’agit et comment et pourquoi le diagnostiquer.

Des symptômes très précis

Ce trouble touche des enfants de plus de 3 ans et des adultes et se traduit par trois types de symptômes : (1) Une aversion sensorielle (texture, goût, couleur, température) pour l’alimentation ; (2) Un manque d’intérêt pour l’alimentation ou une satiété précoce ; (3) Des symptômes de l’ordre de la peur, de la crainte d’un risque associé à l’alimentation (vomissements, fausses routes, inconfort digestif), qui aboutissent à une alimentation restreinte en termes de choix et de volume. Sont exclus de ce trouble la volonté de maigrir, la dysmorphophobie, les carences exogènes, les rituels culturels imposés, les maladies somatiques, les profils anorexigènes en cours et l’enfant néophobique usuel de 4 à 5 ans. De plus, pour qualifier ce trouble, il faut qu’il ait au moins une des 4 conséquences suivantes : une perte de poids ou une vitesse de croissance réduite, un déficit nutritionnel, une dépendance à une nutrition entérale ou à des compléments nutritionnels oraux ou des conséquences délétères sur la vie psychosociale.

Une échelle de diagnostic

Jusqu’en 2013, l’ARFID n’est pas décrit dans la littérature scientifique. Mais depuis trois ans, il fait l’objet de près de 500 publications. Pour le diagnostiquer, il existe une échelle de 9 items d’ARFID Screen avec une version pour l’enfant et une version pour les parents. Véronique Abadie cite quelques exemples de questions : « Est-ce que je suis un mangeur difficile ? », « Est-ce que je n’aime pas les aliments que les autres aiment en général ? », « Mon enfant refuse les choses qu’en général les autres apprécient », « Sa liste alimentaire est très restreinte », « il n’est pas intéressé par l’alimentation », etc.

Une prévalence en croissance

Il est difficile d’en établir la prévalence dans la mesure ou sa définition s’appuie sur l’évaluation clinique d’un professionnel de santé. Récemment, une méta-analyse de 807 articles avec 29 études de qualité a évalué sa fréquence entre 3 et 7 % si on s’adresse à des pédiatres, entre 5 et 22 % si on s’adresse à des pédiatres et des gastro pédiatres et à plus de 50 % si on s’adresse à des structures spécialisées pour troubles de conduites alimentaires. Quelques études en population générale évaluent sa prévalence entre 0 et 3 %. Ce phénomène, probablement sous-estimé, est de plus en plus fréquent et touche autant les filles que les garçons et des enfants plus jeunes que ceux atteints d’anorexie mentale.

Trois cas de figure

D’après son expérience pédiatrique, Véronique Abadie voit trois cas de figure : (1) L’ARFID post-traumatique lié à un parcours traumatique postréanimation, postprématurité, postchirurgie initiale corporelle avec des enfants qui ont imprimé en eux ces expériences difficiles et qui les ont sensibilisé, notamment s’ils ont subi une nutrition artificielle ; (2) les sujets avec trouble du spectre de l’autisme et qui ont une hypersensibilité aux aliments qu’ils perçoivent comme dangereux dans toutes leurs dimensions sensorielles ; (3) L’ARFID tout-venant qui n’est ni autiste, ni traumatisé par son passé. Ce dernier type est de plus en plus fréquent en consultation et Véronique Abadie perçoit un profil familial commun à ces cas. Ce sont des enfants à « besoins intenses », qui pleurent beaucoup, ont besoin des bras, qu’on ne peut pas poser et qui ont stressé leur mère. Il s’agit d’enfants avec une grande sensibilité sensorielle, décrits comme anxieux et dont le tempérament devient ensuite rigide et dans le contrôle des choses. Leurs parents présentent souvent une sélectivité alimentaire plus ou moins énoncée, ont vécu des traumas, sont anxieux et ont peur que l’enfant manque de quelque chose.

Une susceptibilité génétique et familiale

L’ARFID est multifactorielle mais il semble qu’il existe une susceptibilité génétique permettant l’émergence de ce trouble. La littérature rapporte une héritabilité élevée de 79 % et qui est supérieure à celle de l’autisme, la schizophrénie, le Trouble Déficit de l’Attention et Hyperactivité et la bipolarité. Véronique Abadie explique que la construction interne de ces enfants a souvent été perturbée par un élément déclenchant, plus ou moins important mais qui existe toujours. L’effet de ce stress endogène a été renforcé et pérennisé par un environnement parental insécure et anxieux. Jennifer Thomas (Boston Hospital) qui a beaucoup travaillé sur le sujet traite le paradigme en 3 dimensions dans un projet de recherche en cours. Sur une cohorte de plus de 100 sujets, elle prévoit d’analyser (1) leur sensibilité sensorielle en termes d’olfaction, gustation etc., (2) l’axe « appétit » (comportement et neurobiologie), (3) et l’axe de la peur (cortisol, ocytocine).

Véronique Abadie conclut que l’ARFID n’est pas un nouveau TCA mais une entité des troubles alimentaires pédiatriques et qui est à l’intersection de facteurs médicaux, nutritionnels, de facteurs de compétences neuromotrices et de facteurs psychosociaux. Il est important aujourd’hui de l’identifier car il s’agit d’un comportement qui dure sur la vie entière et qui expose à des risques de carences micro nutritionnelles importantes (plusieurs cas de scorbut !). L’analyse de chaque car par une équipe experte permettra d’adapter au mieux les stratégies thérapeutiques. Les prises en charge en soins pluriprofessionnelles (psychomotricien, orthophoniste, soutien psychoéducatif familial, etc.) sont indispensables.

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Confinement : une étude sur les comportements alimentaires dégradés 

Véronique Abadie — Journée Annuelle Benjamin Delessert — 2 février 2024. http://www.institut-benjamin-delessert.net
C. Costa « © Société Française de Nutrition. Publié par Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés »

Date de publication : 13/05/2024

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